
Arnaud Langlais en mission "repérage de pommes" à Rungis (Droits : Andes)
Arnaud se lève aux aurores, est expert ès-navets et framboises et maîtrise autant les manœuvres périlleuses en transpalette que les marche-arrière en camionnette. Bref, il travaille à Rungis. Pourtant le jeune homme n’est pas un grossiste comme les autres : il est fraîchement diplômé en gestion des déchets. Sa mission à lui c’est de sauver les fruits et légumes de la poubelle pour leur offrir une seconde vie, dans les assiettes de personnes démunies. Rembobinage.
Imaginez le contenu d’un semi-remorque. Vingt palettes entières de cageots, dégoulinant de raisins, champignons, carottes et autres primeurs défraîchis. C’est ce à quoi ressemble le dépotoir du MIN (Marché d’Intérêt National) de Rungis. Vingt tonnes de fruits et légumes y atterrissent en moyenne chaque jour, attendant tristement d’être emportés vers un centre de compostage. « 20 tonnes, ce n’est pas beaucoup », me direz vous. Pas faux : il s’échange quotidiennement 3.000 tonnes de produits frais sur le MIN ! « Et puis le compostage, quand même, c’est écolo », ajoutez-vous, décidément optimiste. Cela ne m’a pas échappé ; il y a vingt ans, ce gloubi-boulga finissait purement et simplement à la décharge.

La camionnette de l'association prête à partir en mission "collecte" (Droits : Andes)
Le problème c’est que dans cette montagne de primeurs condamnés se cachent des poires tout à fait bien portantes, des poireaux en pleine forme et des radis croquants comme on les aime ! Eh oui, au royaume des grossistes, il est plus rentable de jeter que de trier. Trois goldens bien lisses ne feront jamais le poids face à 15 collègues flétries, et c’est l’ensemble de la cagette qui part au rebut.
Révoltés par cette idée, à l’heure où les 5 fruits et légumes par jour sont devenus religion nationale, Arnaud et ses collègues se sont transformés en Robins des bois anti-gaspi. Leur nom de code : ANDES, alias Association Nationale de Développement des Epiceries Solidaires. Des épiceries solidaires ? Eh oui : des petits magasins où les personnes en difficulté peuvent venir faire leurs courses à moindre coût. Pourquoi ne pas achalander les rayons de ces boutiques avec des primeurs récupérés à Rungis ?

Un salarié en insertion d'Andes en plein tri de cerises (Droits : Andes)
L’association s’est donc installée dans un bâtiment du MIN, a investi dans un véhicule et chargé Arnaud de récupérer chaque matin, auprès des grossistes, des cagettes de primeurs invendus. « Quoi, on donne encore des produits de mauvaise qualité aux pauvres ? », vous insurgez-vous. Eh bien non ! A chaque emplette d’Arnaud, les agents de la Semmaris – la société qui gère le marché – vérifient que les produits restent consommables. Ils délivrent même un bon de traçabilité, avec tampon et tout le tintouin.
Notre ami Arnaud et sa camionnette collectent donc en moyenne 45 tonnes de fruits et légumes par mois. (Une pécadille par rapport aux 500 tonnes de déchets mensuels du MIN, certes, mais c’est un début.) Une équipe de 16 salariés en insertion se charge ensuite de trier le butin maraîcher. C’est ainsi qu’un bon tiers des primeurs – soit une quinzaine de tonnes par mois – échappe à une terrible fin de vie sous forme de compost. Ils s’offrent au contraire un séjour dans une des épiceries solidaires d’Ile-de-France, avant de remplir les cabas de personnes pour qui les fins de mois sont acrobatiques.

Filmage d'une palette avant son départ vers une épicerie solidaire (Droits : Andes)
C’est bon pour la santé des acheteurs, pour l’insertion des salariés et pour la grande cause de l’anti-gaspi. Que demande le peuple ?
Hélène Seingier
Le fonctionnement des épiceries solidaires en vidéo ici.