Archive pour 12 février 2010

« La Centrale », rencontre avec les kamikazes du nucléaire

Vendredi 12 février 2010

Salomé Kiner, notre Eco-respondante blogueuse-voyageuse, est également une dévoreuse de livres. Elle s’est plongée récemment dans La Centrale, d’Elisabeth Filhol. Ce livre emmène le lecteur à la rencontre des intérimaires qui veillent sur la santé de nos centrales nucléaires…

Cheminée de centraleC’est une soirée d’hiver ; il a neigé tout le jour et les appartements sont froids. La batterie de mon ordinateur fait des caprices, je me branche près du radiateur et je déguste mon plaisir : je viens d’apprendre qu’il y a des héros derrière les radiateurs, des héros derrière les heures passées sur Facebook et devant la TNT.

Qu’on usait la planète au nom des halogènes, ça, je savais. Qu’on sacrifiait des hommes pour faire briller les villes, je me rendais moins compte. Paru en janvier aux éditions P.O.L., La Centrale, premier roman d’Elisabeth Filhol, donne une bonne gifle aux acquis du confort moderne. Roman industriel version visages humains, il emmène son lecteur au cœur des centres nucléaires de production d’électricité, dans des régions de France qu’on connaissait pour leurs grands crus et qu’on découvre pour leur radioactivité.

Au cœur de ce brûlot poético-politique, il y a Yann. Yann et moi, nous aurions pu grandir ensemble, dans la morosité des provinces françaises où rien ne vient flatter l’ambition. D’ailleurs, nous sommes certainement nés la même année, celle-là même où Tchernobyl explosait. Mais les consciences sont plus lentes à bouger que les nuages, et Yann n’a pas cillé quand l’hôtesse de l’agence d’intérim lui a proposé un poste de travailleur DATR. Entendez « directement affectés aux traitements sous rayonnements », mais comprenez « maintenance des réacteurs », « rechargement en combustibles » et « nettoyage des piscines d’eau borée».

La CentraleKamikazes par nécessité – ou plus rarement pour le goût du risque – ils se déplacent de site en site, au gré des « arrêts de tranche ». Ils interviennent quand les réacteurs s’arrêtent pour effectuer les travaux de maintenance et de nettoyage. Du sale boulot, en somme, et dangereux. Pas besoin d’être qualifié, d’ailleurs : tout ce qu’on vous demande, c’est d’avoir à vendre vos vingt millisieverts, le quota d’irradiation autorisé par année… Dans le milieu, on appelle ça les décontamineurs ; si les centrales sont sauves, eux le sont beaucoup moins : contrats instables, horaires anarchistes, conditions de travail minables, risques de contamination ; Elisabeth Filhol plonge une plume glaçante, précise et documentée dans le quotidien de ces vies sacrifiées.

J’ai tremblé pour Yann : des caravanes de travailleurs itinérants aux cabinets des visites médicales, des aires d’autoroute aux estaminets de zones industrielles, j’ai souffert avec lui la peur des radiations, la violence des rapports humains en milieu précaire, les amitiés tissées sur la galère, la misère affective, les ultraviolets, les affectations, les suicides, les infrarouges, les surexpositions, les réacteurs, les atomes ; à la faveur d’un récit ultra réaliste, son univers devenait mon effroi.

La Centrale
se lit comme un thriller, les filets de la fiction en moins. Germinal des temps modernes, il ne juge pas : il exp(l)ose. Agitateur de conscience, il rappelle que la littérature est une arme, et que nos vies sont des combats.

Pour en savoir plus sur La centrale et son auteure, Elisabeth Filhol, rendez-vous sur le site de l’éditeur.

Pour découvrir le quotidien de ces précaires du nucléaire, jetez un oeil à la bande-annonce du film R.A.S. Nucléaire, de Alain de Halleux.