Peut-on être écolo lorsqu’on a pour métier d’éditer des livres, de noircir des montagnes de papier et de faire couler des fontaines d’encre ? Sept éditeurs ont décidé de relever le défi. Ils se sont baptisés « les éditeurs écolo-compatibles » et vont signer une charte environnementale à l’occasion du Salon du Livre de Paris qui s’ouvre ce 26 mars. L’un d’entre eux, Thomas Bout, des éditions « Rue de l’échiquier », nous lance son cri du cœur écolo.
« Éditeur écolo-compatible » : voilà une appellation qui en fera sourire plus d’un… Et tant mieux, puisque c’est aussi le but !
Parmi les sept maisons d’édition indépendantes qui font partie de ce nouveau collectif, Rue de l’échiquier est la petite dernière : nous sommes présents en librairie depuis seulement un an… Pendant près de 15 ans, mon associée et moi-même avons d’abord pratiqué notre métier dans de grands groupes, bien à l’abri derrière notre bureau cloisonné d’éditeur : il était finalement assez confortable de laisser à d’autres (au service « fabrication », aux services « généraux », etc.) la responsabilité de décider à notre place de l’impact environnemental de notre activité.
Cette tranquille ignorance, plus ou moins inconsciente il faut bien le dire, n’est plus de mise : désormais, à l’échelle bien modeste de nos 10 à 12 parutions annuelles, c’est nous qui décidons. Par exemple, d’utiliser du papier recyclé pour notre catalogue ou un papier FSC pour nos livres (produit à partir de forêts gérées de manière écologique) ; ou de travailler avec un imprimeur titulaire du label Imprim’Vert et situé à moins de 500 km de nos locaux afin de limiter les émissions de CO2. Et puis, comme le diable se cache dans les détails, nous avons également décidé de remiser notre machine Nespresso au profit d’une bonne vieille cafetière…
Très clairement, nous nous inscrivons dans une dynamique de réduction de notre empreinte carbone. Nous sommes à ce titre ouverts à la discussion, désireux d’apprendre de nos confrères plus avancés en la matière. Sans pour autant nous mettre à déprimer parce que la route est longue. Dans la fameuse « sobriété heureuse » que Pierre Rabhi appelle de ses vœux, l’idée du bonheur nous semble tout aussi importante que celle de la sobriété ! La culpabilisation est contre-productive, c’est notre conviction. La compétition entre ceux qui auront le meilleur bilan carbone nous semble relever de la stratégie de bac à sable, et nous nous garderons donc de donner des leçons à qui que ce soit. Car c’est un fait : notre merveilleux métier d’éditeur nous conduit à faire souvent le grand écart entre des convictions chevillées au corps et les compromis du quotidien, entre un fantasme de pureté et la réalité.
À ce jour, l’éco-compatibilité dont nous sommes la plus fière tient dans le contenu de nos livres, dans le fait que nos auteurs cherchent tous à réinventer le monde dans lequel nous vivons, à offrir à nos lecteurs un éclairage nouveau sur des questions essentielles. Oui, nous avons l’ambition que chacun de nos livres soit unique. Qu’il soit d’abord l’objet de notre désir profond d’éditeur pour espérer rencontrer — soyons fous ! — le désir d’un lecteur.
C’est d’ailleurs deux de nos auteurs que je mentionnerai pour finir. Tout d’abord Jean-Guy Henckel, au coeur de notre livre Dans un pays de cocagne. Il est fondateur du Réseau des Jardins de Cocagne, qui permet la réinsertion de 3 000 personnes par an en distribuant des paniers de légumes biologiques à près de 20 000 familles adhérentes : « Nous sommes des “gestionnaires de tensions”. Dans ce type de travail, on gère des tensions, voire des paradoxes en permanence. Et il y en a beaucoup… Nous sommes donc sujets à la critique. »
Et aussi Claude Bureaux, qui a été jardinier au Jardin des Plantes de Paris pendant plus de 40 ans. Dans Sur les pas d’un maître jardinier, il explique qu’avant de se convertir résolument au jardinage bio, il a été l’un des plus grands pollueurs que la Terre ait porté…
Il serait donc malvenu d’emprunter ici la posture de l’écolo-incorruptible, bilan carbone optimal et ISO dans tous les sens… Nous pensons que l’intérêt de ce nouveau collectif, qui voit le jour à l’occasion du Salon du Livre de Paris, est aussi de s’ouvrir à des maisons d’édition, qui, comme la nôtre, savent qu’elles peuvent mieux faire…
A défaut d’être complètement écolo-compatibles… je dirais que nous sommes compatibles avec les écolos.
Thomas Bout, pour les éditions Rue de l’échiquier

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