C’est un livre où il est question de déchets toxiques et d’affréteurs sans scrupules. « Le cargo de la honte » propose de nous raconter « l’effroyable odyssée du Probo Koala ». Pas franchement un livre de chevet, mais Salomé Kiner a sorti le masque à gaz… et apprécié le voyage.
Le Probo Koala, ça sonne un peu comme le nom d’un cocktail ou d’une plage brésilienne. Pourtant, le Probo Koala, c’est 500 tonnes de déchets toxiques, une dizaine de morts et plusieurs milliers d’intoxiqués en Côte d’Ivoire : beaucoup moins exotique.
Quatre ans après les faits, et alors qu’un nouveau procès s’ouvrait le 1er juin dernier à Amsterdam, Le cargo de la honte vient de paraître chez Stock.
Ce n’était pas, a priori, ma lecture idéale. À quelques jours des grandes vacances, après un an d’efforts et de grisaille, quand on rêve hémisphère Sud et cocotiers, une enquête truffée de sigles et de composants chimiques : moyen.

"Le cargo de la honte", paru chez Stock en mai 2010
Mea Culpa : ce livre est passionnant. Charlotte Nithart, directrice de l’association Robin des Bois, et Bernard Dussol, grand reporter à Thalassa, y retracent l’odyssée catastrophique du navire ; ils décortiquent aussi les dessous peu glorieux du commerce – pour ne pas dire trafic – de déchets, de pétrole et de matières premières.
Souvenez-vous : le 19 août 2006, le Probo Koala, un navire-citerne immatriculé au Panama, mené par un équipage ukrainien et affrété par la multinationale Trafigura, troisième négociant en pétrole du monde (mais beaucoup moins glorieuse du point de vue éthique), accostait à Abidjan. Débarqué à Amsterdam, refoulé au Nigeria, il venait s’y débarrasser d’un mélange de pétrole, de sulfure d’hydrogène, de phénols, de soude caustique et autres produits chimiques dont les noms seuls suffisent à nous faire trembler. Négligence administrative, complicité et corruption font le reste : les 500 000 litres de déchets toxiques seront sauvagement dispersés par des camions-citernes autour de la capitale, à proximité des villages, des cultures et des zones de pêche.
Ce sont les faits, et les auteurs les expliquent si bien qu’au terme de ces 250 pages, je me sentais experte ès négoce maritime – et c’était pas gagné.

Des militants de Greenpeace près du Probo Koala. Source : blog.greenpeace.fr
Je me sentais aussi, et surtout, citoyenne ivoirienne, démunie et bafouée, comme eux, par des dirigeants avides et arrogants. Car l’autre force de ce livre tient dans sa grande valeur humaine ajoutée. On rencontre des commerçantes de fortune mises au chômage forcé et des enfants-poubelles intoxiqués. On lit que des maris ont été rendus impuissants par les effluves toxiques des déchets, que les réseaux de prostitution du Sofitel ont fait leurs choux gras sur le dos des dépollueurs mais aussi que des militants environnementaux de tous bords se battent avec une inébranlable volonté. Au fil des pages, les auteurs réussissent à montrer comment l’irresponsabilité de traders trop gourmands se répercute sur des vies ordinaires – et l’on n’en sait jamais trop dans ce domaine, même si le sujet est en vogue par les temps qui courent.
Salomé Kiner