Wanted : cousins à poils roux
Béatrice Roman-Amat est journaliste. Elle a passé un mois à sillonner l’Indonésie d’où elle nous ramène ses impressions vertes. Dans un premier article, elle nous avait parlé du recyclage du plastique à Java. Maintenant, elle part dans la forêt…
Depuis un mois en Indonésie, j’ai pu constater à quel point il était facile, même en ne baragouinant que quelques mots de la langue nationale, de faire des jeux de mots sur l’orang-outan, dont le nom signifie littéralement « homme de la forêt ». Ils suscitent à tous les coups, à peu de frais, une forte hilarité. Pourtant, la situation de nos cousins à poils roux ne prête guère à rire. J’ai voulu consacrer la dernière semaine de mon séjour dans l’archipel à m’intéresser au sort de l’orang-outan de Sumatra.
Pour atteindre l’entrée du parc national de Gunung Leuser, au nord de Sumatra, il faut longer pendant des dizaines de kilomètres le paysage monotone des plantations de palmiers à huile. On arrive finalement à Bukit Lawang, le point d’accès au parc national le plus fréquenté, prisé pour l’observation des orangs-outans dans leur environnement naturel. Ceux-ci volent la vedette aux autres animaux de la forêt, gibbons, siamangs, ours (qui montrent rarement leurs nez aux visiteurs) et sangliers.
L’orang-outan de Sumatra constitue une espèce distincte de celui de Bornéo. Bien qu’elle ne saute pas aux yeux des néophytes, la différence génétique entre les deux espèces est plus grande que celle qui sépare le chimpanzé du bonobo.
Menacé d’extinction à court terme
Alors que la population d’orangs-outans de Bornéo est estimée à environ 40.000 individus, les orangs-outans de Sumatra ne sont plus que 6 à 7.000. Le grand singe de Sumatra est donc encore bien plus menacé d’extinction à court terme que son voisin de Bornéo.
« Le facteur le plus important pour la survie de l’orang-outan de Sumatra est l’augmentation de la taille des forêts protégées », souligne Andrea Molyneaux, qui note que la forêt disparaît à un rythme plus rapide à Sumatra qu’à Bornéo. Cette Anglaise passionnée s’est installée à Bukit Lawang après avoir passé un master sur la conservation des grands singes.
Il faut au minimum une population de 250 orangs-outans pour que la dynamique démographique et la stabilité génétique au sein du groupe soit satisfaisante. Or, pour contenir un tel nombre de ces animaux très solitaires, entre 500 et 1.000 km2 de forêt sont nécessaires et peu de zones protégées contiennent une telle surface d’habitat adapté pour les orangs-outans.
Ancien centre de réintroduction d’orangs-outans
Les femelles orangs-outans sont en outre peu fertiles : elles atteignent tardivement la maturité sexuelle et ne peuvent ensuite avoir qu’un petit tous les 8 ans, soit l’intervalle le plus long entre deux naissances chez les primates –à l’exception de l’homme.
Si Bukit Lawang a été par le passé un centre de réintroduction d’orangs-outans dans la nature, ce n’est plus aujourd’hui qu’une plateforme à l’entrée du parc national, où les orangs-outans sauvages peuvent venir chercher des bananes deux fois par jour, à la grande joie des touristes, en embuscade avec leurs appareils photos. De nos jours, il n’est plus bien vu de relâcher des orangs-outans captifs, potentiellement porteurs de maladies transmises par l’homme, à un endroit où se trouvent des individus sauvages.
Les grands singes qui viennent à la plateforme sont surtout des femelles, d’anciennes captives, avec des bébés. « Il faudrait que ça s’arrête, car elles n’ont pas besoin de ces bananes et les visiteurs peuvent transmettre toutes sortes de maladies mortelles aux orangs-outans. Souvent les visiteurs ne savent pas combien nous sommes proches génétiquement des orangs-outans et pouvons les impacter », s’inquiète Andrea Molyneaux. Elle tempère toutefois : « C’est un débat complexe. Voir des orangs-outans sauvages dans leur environnement naturel constitue une expérience très marquante. De retour dans leurs pays, les touristes en parlent autour d’eux et contribuent à la prise de conscience de la nécessité de les protéger ».
Jusqu’à 140kg pour les mâles
Ce matin-là, aucun orang-outan ne se montre à la plateforme. La sueur dégoulinant sur les tempes et dans le dos, une poignée de touristes attend en vain, dans la moiteur de la jungle, de voir la canopée secouée par l’approche de l’un d’entre eux. Ils ont un peu de mal à admettre que leur absence constitue une bonne nouvelle : elle signifie que la jungle fournit assez de fruits pour nourrir les orangs-outans.
Je quitte avec Andrea et un guide cet endroit un peu trop fréquenté pour m’enfoncer dans la forêt. Après quelques efforts et quelques bonnes glissades sur des racines et des pentes boueuses, nous sommes récompensés. Notre chemin croise d’abord celui d’une jeune femelle solitaire, puis un peu plus tard celui d’une femelle avec un bébé. L’aisance avec laquelle ces gros corps roux aux bras interminables se déplacent d’un arbre à l’autre est fascinante -les femelles peuvent peser jusqu’à 50 kg et les mâles jusqu’à 140 kg.
Autour de nous, la jungle bruisse de mille cris et appels : ceux du toucan croisent ceux des macaques, des siamangs et d’une foule d’autres oiseaux et insectes. Chaque mètre carré de forêt vit une infinité de vies parallèles.
Selon des études, les orangs-outans pourraient avoir disparu de Sumatra d’ici 50 à 100 ans. « Si le gouvernement indonésien ne commence pas à faire appliquer les lois existantes, on peut être pessimiste pour l’avenir », soupire Andrea Molyneaux. Nul besoin de dire qu’après avoir fait sa connaissance, on n’a aucune envie de dire adieu au seul grand singe d’Asie…




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