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Quand un écologue se pose des questions sur l’économie

Par Michel Lerond

La dérive sémantique relative au développement « durable » est telle qu’elle confine parfois à l’absurde. Ainsi lorsque l’on parle de croissance « durable », on ne sait plus s’il s’agit de rechercher un équilibre entre économie, social et environnement – auquel cas il faut admettre dans certains cas une croissance négative pour rétablir plus d’équité Nord/Sud - ou d’une croissance « qui dure », qui serait donc infinie, ce qui est impossible…

L’idée de remettre en cause la croissance n’est pas nouvelle, mais toujours perçue comme une incongruité. Trop longtemps, un projet n’a été décidé que par l’intérêt économique qu’on lui attribuait, sans obligatoirement le démontrer d’ailleurs. Aujourd’hui, l’argumentaire devrait être : j’ai un projet, je démontre ce qu’il apporte sur les plans économique, social et environnemental avant d’en conclure que c’est un bon projet.

La crise actuelle est largement assise sur des bases écologiques et il nous semble urgent de revenir aux fondamentaux, c’est à dire assurer en premier lieu la santé des écosystèmes et la santé des citoyens comme disent si joliment les Québécois. Il s’agit donc, avant tout, de faire en sorte que le développement puisse satisfaire aux besoins primaires : se nourrir, se loger et se déplacer. Nous nous sommes habitués à ce que ces besoins primaires soient satisfaits pour tous, hormis une part de gens très défavorisés, peut-être allons-nous devoir reconsidérer ces acquis, sous la pression notamment des modifications climatiques et de la rareté des énergies fossiles.

Retrouver la multifonctionnalité de l’agriculture

D’abord se nourrir. Cela peut paraître iconoclaste à une époque qui vit, pour le plus grand nombre, dans une certaine opulence. Mais qu’adviendra-t-il des variétés de cultures hyper sélectionnées, et donc peu adaptables, lors d’épisodes climatiques aléatoires ? Ainsi l’agriculture devrait retrouver sa multifonctionnalité d’origine : production alimentaire d’abord, mais aussi préservation des ressources naturelles et des paysages, prévention des risques naturels et de la qualité de l’eau. En conséquence, il nous paraît urgent de considérer l’eau comme un bien essentiel, et l’accès à l’eau potable comme un droit fondamental, ce qui ne peut être un enjeu de marché. De même, les sols devraient être considérés comme un patrimoine mondial à protéger. L’hyperconsommation étant une des causes des problèmes environnementaux, il nous faudra réduire la consommation de viande et veiller à relancer l’agriculture vivrière, en particulier au Sud.

Puis se loger. Là encore la question peut paraître étonnante, même si sévit en France une crise du logement récurrente. L’habitat, en tant que protection physique, va devoir être repensé à l’aune des évolutions climatiques à venir et du manque d’énergie. Il faut améliorer les performances thermiques des bâtiments et avoir recours de plus en plus aux énergies renouvelables (solaire, éolien, géothermie) à l’échelle individuelle. Il va nous falloir imaginer une architecture nouvelle qui tienne compte, à la fois, des évolutions / énergie et de l’habitat traditionnel, en somme imaginer une synthèse entre l’architecture traditionnelle et la contemporaine.

Réduire les distances

Un objectif majeur de réduction des distances, pour limiter les transports et donc la consommation d’énergie est de rapprocher domicile et travail et de favoriser les circuits courts de distribution des marchandises. Il nous faut revenir à un commerce de proximité en imposant un prix départ usine identique pour tous. Le travail à distance (Internet) et la création d’emplois indépendants (artisans, commerçants, services à la personne, etc.) pourront constituer des solutions pour une partie de la population. Il nous faut donc construire une nouvelle économie de l’énergie, décarbonnée.

Revenir à ces fondamentaux constitue un immense challenge, certes, mais aussi une nécessité. N’y a-t-il pas là l’occasion de redonner à nos concitoyens, aux jeunes notamment, une possibilité de projection dans le futur qui leur fait tant défaut. Ce n’est pas la fin du monde, mais certainement la fin d’un monde, celui d’une certaine opulence, avec une consommation qui semblait ne plus avoir de limites. Maintenant commence un monde nouveau dans lequel nous devrons être plus économes, plus respectueux de la nature. Il nous faut passer de l’économie de « l’avoir plus » à celle de « l’être mieux ».

Michel Lerond, écologue essayiste

Pour lire d’autres chroniques de Michel Lerond, consultez son blog ou jetez un oeil à son livre, Qu’est-ce qu’on attend, publié chez L’Harmattan en avril 2010 (14,50 euros).

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