Archive pour la catégorie ‘La culture version Global’

Water Makes Money : Veolia attaque pour diffamation un documentaire sur le marché de l’eau

Lundi 10 janvier 2011

Un documentaire qui dérange. Water Makes Money, l’eau fait de l’argent, un film qui dénonce les travers de la privatisation du marché de l’eau est dans le collimateur de l’entreprise Veolia.

Le géant de l’eau a en effet décidé de porter plainte contre X pour diffamation. Contacté par Global Mag, Veolia Environnement explique « estimer se sentir diffamé dans certains passages du film », sans pour autant vouloir préciser lesquels.

« L’instruction a débuté »

Herdolor Lorenz, l’un des deux réalisateurs allemands du film, ne sait pas non plus avec précision ce qui est incriminé. « Nous avons reçu l’avis le 23 décembre, nous réclamant un DVD du film. Depuis, l’instruction a débuté ». Selon son avocat, il y en aurait au minimum pour trois mois d’instruction. Si la décision d’un procès est alors prise, cela amènerait à fin 2011 voire début 2012, alors que la diffusion du documentaire est prévue pour le 22 mars prochain, sur Arte.

La procédure n’aura donc aucun impact sur cette diffusion, alors que Veolia Environnement aurait pu décider d’assigner les producteurs en référé, une procédure beaucoup plus rapide. Pour Jean-Luc Touly, un des participants au projet, et ancien de Veolia, « ce n’est pas surprenant. Le risque pour Veolia, en portant plainte, c’est de se faire de la mauvaise publicité. Mais si l’entreprise ne fait rien, ça sous-entend qu’elle accepte ce qui est dit, ce qui fait aussi mauvaise presse. Avec cette procédure, on a le sentiment que c’était le minimum syndical ».

Mais un minimum syndical qui entraîne tout de même la médiatisation du documentaire. Pour Jérôme Polidor, de la Mare aux canards, le distributeur du film en France, « hormis faire de la pub au film, je ne vois pas l’intérêt pour Veolia, dans la mesure où ça n’empêche pas la diffusion. »

« Nous sommes optimistes »

Suez, autre entreprise citée dans Water Makes Money a pour sa part privilégié une toute autre stratégie. »Ils ont participé au débat, explique Jérôme Polidor, du coup, ils passent davantage pour les gentils ». Veolia a aussi été contactée à plusieurs reprises par les réalisateurs. « Nous avons eu plusieurs entretiens, des déjeuners, on nous a toujours laissé l’espoir d’une interview », raconte le réalisateur Herdolor Lorenz. Jusqu’au refus final.

Il faut dire qu’Herdolor Lorenz n’en est pas à son premier conflit avec Veolia. En 2005, il avait réalisé Eau, service public à vendre, qui avait provoqué l’ire de la multinationale. « Veolia a exercé tellement de pressions que le film a été retiré de la diffusion, se souvient le réalisateur. Pourtant, tout était exact. »

Pour le moment, les réalisateurs n’ont pas constaté de telles pressions. Quant à la procédure judiciaire, ils sont sereins : « Nous sommes complètement optimistes, explique Herdolor Lorenz. Nous avons étudié le film avec nos avocats allemands et français avant la diffusion, et chaque mot a été vérifié, par rapport au droit des deux pays. »

Le documentaire Water Makes Money, montré plus de 200 fois dans des cinémas alternatifs, sera diffusé le 22 mars, sur Arte.

Oriane Raffin

« Last Call For Planet Earth », plongeon dans la construction verte

Mercredi 8 décembre 2010

Vivre et habiter autrement… la belle idée ? C’est en tout cas ce que promettait la sélection de films proposée par la Cité des sciences dans le cadre du Mois du documentaire de la Cité des Sciences. Notre éco-respondante Perrine Mouterde a vu le film « Last Call For Planet Earth » , où 12 architectes toqués de construction durable expliquent pourquoi ils y croient. Pour un peu, elle se serait convertie…

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Jacques Allard en plein tournage © Archi-News

Franchement, vivre dans une maison en paille, très peu pour moi. Je partais donc sceptique à l’idée de voir le documentaire de Jacques Allard, « Last Call For Planet Earth », consacré à l’architecture verte. Premier constat, encourageant : les constructions vertes poussent un peu partout dans le monde. France, Brésil, Italie, Allemagne, Canada, Etats-Unis, Grande-Bretagne, Japon, Chine… Dans tous ces pays, il existe des bâtiments « passifs », qui ne consomment quasiment pas d’énergie – voire pas du tout.

Un chiffre, ensuite, a éveillé mon intérêt : d’après le documentaire, les bâtiments consomment près de 50 % de l’énergie utilisée dans les pays industrialisés.


Me voilà mûre pour écouter les propositions des 12 architectes interviewés. A première vue, certaines recettes me semblent assez classiques, ou en tout cas relativement connues. Bien orienter le bâtiment par rapport au soleil, trouver le bon équilibre pour que les pièces soient suffisamment éclairées mais que la chaleur ne rentre pas trop, privilégier les matériaux tels que le bois, la paille ou même la glaise, tirer profit des immeubles existants plutôt que tout détruire pour tout reconstruire ou encore ne jamais, au grand jamais, utiliser la climatisation…

Mais en y regardant de plus près, je découvre d’autres propositions qui me paraissent assez originales. L’un des architectes a réalisé des « bureaux flexibles ». De quoi s’agit-il ? Après avoir constaté que chaque jour, près de 30 % des salariés étaient absents, parce qu’ils étaient malades ou en congés, il a décidé de réduire la superficie de 30 %. Plus personne n’a de place attribuée ; en arrivant le matin, chacun s’installe à un bureau libre. Moins d’espace, c’est moins d’énergie consommée. Bon bien sûr, pour ceux qui veulent avoir la photo de leur amoureuse affichée au-dessus de leur table, ce sera un peu moins pratique…

Un autre architecte suggère d’utiliser différemment les espaces de la ville. Il n’est plus possible que tous les immeubles de bureau d’un centre-ville soient abandonnés 16 heures par jour, ou qu’un immense stade de foot ne serve que dix fois par an, assène-t-il. Effectivement, ça semble tomber sous le sens. Pourquoi un marché ne s’installerait-il pas sur le terrain de foot le matin ? Pourquoi les écoles n’y auraient-elles pas accès l’après-midi ?

Caltrans/San Fransisco

L'immeuble Caltrans, à San Fransisco, structure d'acier qui s'ouvre et se ferme au soleil.

Tout l’intérêt du documentaire est de présenter ces exemples d’architecture verte. Comme cette maison au Canada, baptisée « un objet dans un champ », construite en bois et recouverte de végétation. Ou encore cet étrange immeuble Caltrans, à San Fransisco, sorte de structure métabolique en acier qui s’ouvre et se ferme au soleil.

Il y aussi ce centre de formation situé dans la Ruhr, au nord de l’Allemagne : il a été construit sous une grande serre, une sorte de grande enveloppe vitrée, et la courbe de température y est désormais similaire à celle de Nice ! La Côte d’Azur à la longitude des Pays-Bas, je dis oui ! Et puis il y a encore ce bâtiment relativement bas, construit « comme un building à l’horizontal » et plein de jardins…

En choisissant de nous faire voyager dans 12 pays en moins d’une heure, le réalisateur, Jacques Allard, est obligé de faire bref. J’aurais aimé en voir moins, pour peut-être en savoir plus.

thumbs_island / Chine

Thumb Island, en Chine, où "la nature et les buildings fusionnent", selon les créateurs

L’architecte brésilien, par exemple, affirme que Curitiba, dans le sud du pays, est la ville où il y a eu le plus de changements positifs au monde au cours de ces dernières années. Elle prouve, assure-t-il, qu’il est possible d’envisager la ville différemment. Génial, mais comment ? On n’en saura pas plus.

En tout cas, si ce documentaire a bien un intérêt c’est de prouver qu’il existe, à travers le monde, des architectes visionnaires et soucieux de l’écologie.

Alors pourquoi n’agit-on pas, ou en tout cas pas assez ? Le film donne quelques réponses. L’architecte chinois nous dit qu’il faudra une véritable volonté politique pour que les choses changent. Le Brésilien explique que les bâtiments écologiques, tout comme le recyclage par exemple, sont importants mais pas suffisants. C’est avant tout notre façon de penser la ville qu’il faudra faire évoluer. Ca vaudra bien un prochain docu…

Perrine Mouterde

« Last call for planet earth », de Jacques Allard, sorti en 2008, est à voir ou revoir à la médiathèque de la Cité des sciences et de l’industrie, à Paris.

Un livre, et un primeur

Vendredi 5 novembre 2010

Salomé Kiner a aimé Fruits et Légumes d’Anthony Palou, elle nous le fait savoir.

SalomeC’est une histoire qui pourrait être la mienne, et celle d’une bonne partie de la population mondiale. Elle commence par un grand-père fuyant une quelconque dictature ; ici, celle de l’Espagne fasciste de Franco.

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©Albin Michel

Le grand père du narrateur de Fruits et Légumes, Antonio Pablo Luna Coll, traverse en réfugié la France, jusqu’en Bretagne – il aurait bien poussé l’exil jusqu’au-delà des océans, mais il ne savait pas nager. Puis, il épouse Rozenn, cru local, et se trouve un métier ; aux Halles de Quimper, son étal de primeur ressemble aux toiles d’un Miro : « L’orange coriace des carottes en bottes côtoyait le mauve violacé des betteraves cuites et le noir terreux des radis à peine sortis de terre. »

C’est là qu’entre en scène le talent d’Anthony Palou, lauréat du prix Décembre en 2000 pour son premier roman, Camille, ou le portrait d’une histoire d’amour à l’envers.

Dix ans plus tard, le goût du terroir l’a (presque) emporté sur les amours ratées. Fruits et Légumes est un petit livre, mais il voit grand : généreux, habité, il dresse le portrait d’une famille, et à travers elle, celui d’une époque.  Il raconte les années de grâce, celles où Antonio Coll se fait un nom aux Halles avec sa sope mallorquine*, pendant que son fils apprend le métier à son tour.

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© Global

Au milieu des topinambours, des courges et des poissons, on croise « Rachel, la caissière du boucher et ses hanches laiteuses bigoudènes », la fille du charcutier, Marie, frigide comme un tronc d’arbre mais facile à convaincre, et toutes ces femmes aux odeurs de lavande et aux passions éteintes. On s’oublie avec elles dans les bals de village et les baisers volés au goût de cidre et de chouchen. On se lève avec les maraîchers, dans les aurores noyées de bruine et de parfums terreux, et l’on finirait même par connaître le nom de cette veuve acariâtre qui tâte toujours les fruits un peu trop fort.

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©Global

Mais un jour vient où les Halles brûlent. Le grand incendie annonce le début de la fin. Les années haricots et chou blanc, l’essor des supermarchés, la visite des huissiers, la tentation de fuir, la dépression larvée d’un père qui s’essouffle et d’une famille qui trinque.

Véritable hommage aux métiers déclassés, fresque mélancolique d’un certain art de vivre et du rapport à la terre, Fruits et Légumes se lit comme on caresse une patate : c’est doux, accidenté, mais savoureux jusque dans ses défauts.

*soupe à base de pain, poivrons, oignons et tomates

Fruits & légumes de Anthony Palou

Editions Albin Michel

160 pages-14€

Tout savoir sur le livre, l’auteur et ses publications sur le site des éditions Albin Michel.

« Naissance d’un pont » ou la poésie industrielle

Vendredi 1 octobre 2010

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Par Salomé Kiner

J’aimais déjà Maylis de Kerangal pour Corniche Kennedy, son cinquième roman, paru en 2008 aux éditions Verticales - exploration nerveuse des cœurs adolescents, panorama précis de mœurs particulières ; c’était un avant-goût (heureux) des prouesses à venir : Naissance d’un pont en est la preuve.

2308_Pont_vignetteSur le papier, a priori, rien d’excitant. Quelque part dans une Californie imaginaire, un élu mégalo décide de faire construire un pont autoroutier par-dessus la rivière, et faciliter ainsi l’accès aux zones périphériques enclavées. C’est un pont loin d’ici, loin de nous, loin de tout ; d’ailleurs, c’est une fiction. Malgré tout, Naissance d’un pont raconte l’universel : un énorme chantier, des ouvriers précaires, un consortium franco-américano-indien, quelques expats’ bougons et des conflits locaux - une histoire digne d’un JT, et pas tellement de quoi vous consoler la rentrée.

Pourtant, ce roman-pépite, déjà favori des jurys, est une lecture explosive. Politique et amoureuse, elle vous embarque à l’autre bout du monde, sur un site protégé mais soumis aux caprices du climat et des hommes. Dans une langue torrentielle, scandée comme une colère mais fluide comme un cantique, Maylis de Kerangal tutoie avec brio la poétique industrielle : les docks, les grues, le ciment et l’acier, tout scintille soudain à la lumière de sa plume. Et plus encore - derrière les matériaux arides, dans des bureaux de fortune, au fond des verres de mauvais rouge surgit, violente et sublimée, la vie. Mafias industrielles, accidents du travail et Indiens menacés, conférences-call et snacks anonyme, luttes syndicales et coups de foudre : pareille à une tisseuse attentive, la jeune romancière déballe ces vies croisées autour d’un énième projet d’aménagement déraisonnable et fou, et dont les conséquences et les enjeux déchaînent les passions.

De l’exposition universelle de Shangaï aux grattes-ciel de Dubaï, des stades sud-africains aux plates-formes de forage, elle met aussi le doigt, implacable et radicale, sur un fait avéré et dont on s’émeut (trop) peu : quand des contrats se signent à Bécon-les-Bruyères, des tribus indigènes se meurent dans les forêts californiennes.

« Naissance d’un pont » de Maylis de Kérangal – éd. Verticales – 318p – 18.90 € – sortie le 26 août

Déchets toxiques, destination : Abidjan

Vendredi 11 juin 2010

salomé kinerC’est un livre où il est question de déchets toxiques et d’affréteurs sans scrupules. « Le cargo de la honte » propose de nous raconter « l’effroyable odyssée du Probo Koala ». Pas franchement un livre de chevet, mais Salomé Kiner a sorti le masque à gaz… et apprécié le voyage.

Le Probo Koala, ça sonne un peu comme le nom d’un cocktail ou d’une plage brésilienne. Pourtant, le Probo Koala, c’est  500 tonnes de déchets toxiques, une dizaine de morts et plusieurs milliers d’intoxiqués en Côte d’Ivoire : beaucoup moins exotique.

Quatre ans après les faits, et alors qu’un nouveau procès s’ouvrait le 1er juin dernier à Amsterdam, Le cargo de la honte vient de paraître chez Stock.
Ce n’était pas, a priori, ma lecture idéale. À quelques jours des grandes vacances, après un an d’efforts et de grisaille, quand on rêve hémisphère Sud et cocotiers, une enquête truffée de sigles et de composants chimiques : moyen.

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"Le cargo de la honte", paru chez Stock en mai 2010

Mea Culpa : ce livre est passionnant. Charlotte Nithart, directrice de l’association Robin des Bois, et Bernard Dussol, grand reporter à Thalassa, y retracent l’odyssée catastrophique du navire ; ils décortiquent aussi les dessous peu glorieux du commerce – pour ne pas dire trafic – de déchets, de pétrole et de matières premières.

Souvenez-vous : le 19 août 2006, le Probo Koala, un navire-citerne immatriculé au Panama, mené par un équipage ukrainien et affrété par la multinationale Trafigura, troisième négociant en pétrole du monde (mais beaucoup moins glorieuse du point de vue éthique), accostait à Abidjan. Débarqué à Amsterdam, refoulé au Nigeria, il venait s’y débarrasser d’un mélange de pétrole, de sulfure d’hydrogène, de phénols, de soude caustique et autres produits chimiques dont les noms seuls suffisent à nous faire trembler. Négligence administrative, complicité et corruption font le reste : les 500 000 litres de déchets toxiques seront sauvagement dispersés par des camions-citernes autour de la capitale, à proximité des villages, des cultures et des zones de pêche.

Ce sont les faits, et les auteurs les expliquent si bien qu’au terme de ces 250 pages, je me sentais experte ès négoce maritime – et c’était pas gagné.

Greenpeace Probo Koala

Des militants de Greenpeace près du Probo Koala. Source : blog.greenpeace.fr

Je me sentais aussi, et surtout, citoyenne ivoirienne, démunie et bafouée, comme eux, par des dirigeants avides et arrogants. Car l’autre force de ce livre tient dans sa grande valeur humaine ajoutée. On rencontre des commerçantes de fortune mises au chômage forcé et des enfants-poubelles intoxiqués. On lit que des maris ont été rendus impuissants par les effluves toxiques des déchets, que les réseaux de prostitution du Sofitel ont fait leurs choux gras sur le dos des dépollueurs mais aussi que des militants environnementaux de tous bords se battent avec une inébranlable volonté. Au fil des pages, les auteurs réussissent à montrer comment l’irresponsabilité de traders trop gourmands se répercute sur des vies ordinaires – et l’on n’en sait jamais trop dans ce domaine, même si le sujet est en vogue par les temps qui courent.

Salomé Kiner